Les artistes

6 questions à Ismaël Mouaraki

En quoi, pour toi, oZe est une interprétation de notre réalité présente ?
Je me suis posé la question de la manière dont les personnages du Magicien d’Oz, tous si différents les uns des autres, pourraient se retranscrire dans l’époque contemporaine, dans nos problématiques et notre actualité. Nous sommes dans une époque caractérisée par le brassage, par l’échange et le partage, par l’affirmation des identités, de soi, de l’autre. Dans oZe, ce sont ces thématiques que je souhaite aborder, toujours dans une perspective d’exploration de l’identité et de l’altérité, de l’individualité et du groupe. 

Tu as été inspiré par l’oeuvre littéraire de L. Frank Baum, Le Magicien d’Oz, pour ta création chorégraphique - par où as-tu commencé pour travailler avec cette œuvre magistrale ? Que retrouve-t-on du récit littéraire initial ? 
L’idée m’est venue en 2013 à Brest en France lors d’une conversation avec Herwann Asseh, le chorégraphe de la compagnie Moral Soul avec qui j’ai collaboré sur la pièce Ayong. Je lui parlais de mon projet de monter une pièce jeune public sur la thématique d’un conte que j’affectionne particulièrement, Alice au Pays des Merveilles. En parlant, Herwann a mentionné Le Magicien d’Oz, un projet sur lequel il avait travaillé, qui retranscrivait de manière plutôt littérale le conte. Ça m’a fait beaucoup réfléchir – les personnages m’ont inspirés, mais je souhaitais aborder le conte d’un angle plus abstrait. J’ai fait mes recherches, sur 4 ans en réalité ! Un jour j’ai découvert un ouvrage extraordinaire, le livre graphique minimaliste d’Olimpia Zagnoli, The Wonderful Wizard of Oz. J’ai tout de suite adhéré à sa démarche, le fait de se séparer de tout ce qui a pu être fait par le passé sur cette œuvre magistrale pour exprimer un point de vue original, se démarquer. Ce qui m’a inspiré n’est pas tant l’histoire en tant que telle mais plutôt les personnages. Elle a su synthétiser l’essence du narratif et la personnalité des protagonistes par des couleurs fortes, des formes et des textures minimalistes et épurées. Ses personnages sont marquants, Dorothée est indépendante et forte. Cet ouvrage a été un point de départ en terme d’inspiration et d’esthétique. J’ai choisi d’aborder oZe avec une démarche abstraite, parce que l’abstrait est ce qui se passe devant nous, le futur. Si on veut se découvrir, il faut accepter de ne pas savoir, d’être conscient que l’on s’en va dans quelque chose de flou, d’impalpable, et qu’au fur et à mesure du chemin, on réalise qu’on s’est fait suffisamment confiance et que finalement on s’est trouvé. Je trouve qu’on s’attache plus à ce qu’on ressent comme ça. Et c’est ce qui justifie que je n’ai pas choisi une narration littérale, je voulais représenter sur scène ma propre appréciation de l’œuvre.

Le Magicien d’Oz retrace l’aventure de quatre personnages anti-héros qui finalement se découvrent des qualités inattendues – as-tu un héros qui t’inspire personnellement ? 
J’aime beaucoup le terme « anti-héros », tout simplement parce que d’après moi nous sommes tous des anti-héros, nous nous cherchons tous, nous avons tous quelque chose à revendiquer ou à valoriser, qu’il s’agisse de son identité, de la condition humaine plus largement. Une personne que j’admire énormément est Joséphine Baker, personnage complexe et extraordinaire, aux multiples facettes, elle reste pour moi la représentante à la fois de la condition féminine et de la femme noire, une Cendrillon du 20ème siècle ! J’admire son parcours d’immigré, par lequel elle s’est non seulement fait une vie en France, mais en est devenue une véritable icône. Artiste, danseuse, chanteuse, femme engagée et activiste, elle a aussi été espionne, agente de renseignement des services français pendant la Seconde Guerre Mondiale, et a contribué à la victoire de son pays d’accueil. En plus de tout cela, elle a adopté 12 enfants de diverses nationalités, qu’elle a adopté dans des pays dans lesquels elle a tourné, pour les sortir d’une misère dans laquelle elle-même a grandi. D’après moi, elle a tout de l’anti-héros, elle a su se jouer d’elle-même, de ses grimaces, de la représentation qu’on faisait d’elle pour faire avancer l’histoire. Surtout elle a utilisé la joie, même dans les moments sombres, avec un parcours compliqué. Dans Le Magicien d’Oz, c’est pareil, c’est un conte initiatique, mais c’est aussi un parcours joyeux, et Dorothée, dans son rôle de femme leader porte le groupe pour qu’ils avancent. 

Quel est le message que tu souhaites partager avec ta création ? 
Le message principal de la pièce serait de se faire confiance pour se projeter dans l’avenir, dans le futur, en fait comme l’indique le nom de la pièce, d’oser. Pour moi, ce message est très représentatif de ma manière de chorégraphier – montrer au lieu de parler – quand on crée, il y a un imaginaire, des mots-clés, mais ce qui inspire vraiment c’est de bouger, de se lancer. En fait, c’est travailler dans l’abstrait pour finalement en faire du concret mais sans chercher à anticiper, d’après moi, l’anticipation est anxiogène dans la création. 

Que représente oZe dans ton parcours ? Comment en es-tu venu à chorégraphier cette pièce ? 
Il était important pour moi de créer une œuvre jeune public. J’ai trois enfants, et je veux pouvoir leur parler à travers mon univers, ma passion, par la danse. Mais pour cela je voulais aussi créer un pièce que moi je voudrais aller voir en tant qu’adulte. Les enfants font preuve d’une imagination et d’une acceptation beaucoup plus grande que ce que l’on leur accorde, et une pièce jeune public peut aborder des thématiques toutes aussi sérieuses qu’une pièce tout public ou pour adulte. Je communique avec le jeune public un peu de la même manière dont je communique au quotidien. Par exemple quand je travaille avec des danseurs, je pars toujours de la base, comme de l’éveil en quelque sorte. La manière dont je travaille la danse est instinctive, et quoi de plus instinctif qu’un enfant ? Il s’agit véritablement d’exploiter l’instinctif dans l’imaginaire, de plonger dans mon propre imaginaire d’enfant. Tout est dans l’énergie, pas dans l’anticipation, il faut écouter, essayer, se lancer, comme un enfant. En tant qu’adulte, on a tendance à canaliser cette énergie pour l’orienter, la cibler, mais je recherche à l’explorer. Il n’y a pas de limites dans l’imaginaire, et la création est pour moi une facette créative qui permet d’échapper à la réalité, de l’illustrer. Danser et se prendre pour un superhéros c’est le fun ! Mes premières références étaient DragonBall Z et pleins d’autres, et j’ai passé des heures à recréer leur gestuelle en danse ! Pour moi, la création réagit à l’imaginaire, pas à la réalité. Cette pièce représente aussi la continuité d’un apprentissage en tant que chorégraphe et qu’humain, elle représente des questions que je me pose, des moments de vie, des interrogations. C’est quelque chose que j’envisage depuis longtemps et enfin j’ai la capacité en terme de budget, de temps, de créativité, d’énergie pour lui donner vie. 

En tant que chorégraphe, qu’est-ce que tu recherches ou qui t’inspire chez un interprète ? Qu’est ce qui te plaît dans le rôle de chorégraphe ?
Dans ce projet, j’ai vraiment cherché des caractères très disparates, dans le parcours, dans les personnalités, dans l’approche au mouvement, pour créer des identités très nettes, très propres. Au début, je n’ai pas voulu déterminer des rôles clairs, qui serait quel personnage, je ne voulais pas orienter mais plutôt laisser les choses se poser naturellement, que les traits de caractères de chacun se retrouvent dans les protagonistes, et finalement ça s’est fait tout seul ! Par exemple, Audrey Bergeron s’est tout naturellement retrouvée dans son rôle de leadership, en une Dorothée qui lui appartient. José Flores lui, est très solide et ancré, ça se voit dans son travail au sol, et pour moi il est devenu évident qu’il représente l’homme d’acier. Tous ensemble, avec les interprètes et la répétitrice, on crée dans la dynamique de traverser un imaginaire ensemble, de faire ce bout de chemin main dans la main, un peu comme dans Le Magicien d’Oz en fait ! Ensemble il faut rêver, il me fallait donc des interprètes qui me donnent envie de rêver et qui avaient envie de partager mon rêve – c’est ça mon stimulus principal.